Lettre ouverte à Lemétayer
Dans votre discours à la tribune du dernier congrès de la FNSEA , après une longue plainte sur les charges supportées par les agriculteurs (sans évoquer les aides inconditionnelles qu'il perçoivent) vous déclarez : "l’agriculture est une industrie lourde " (...) "le paysan doit investir 7£ pour en produire 2£".
Vous ne semblez pas, dans la suite de votre discours, vous interroger sur la signification et les conséquences de ce constat.
Ne pensez vous pas que les raisons fondamentale de la crise actuelle de l’agriculture résident justement dans cette « folle course à l’intensification du travail et à la surcapitalisation qui en découle » ?
Ce rapport 7/2 ne suffit-il pas à traduire une irrationalité économique complète ? Alors que la plupart des autres secteurs d’activités tendent plutôt vers un ratio capital/produit de 1/1, voire mieux.
Jusqu'où pensez-vous accepter et justifier cette fuite en avant à laquelle vous semblez participer de bon coeur ?
Au lieu de persister à présenter aux agriculteurs une voie d’avenir unique faite d'augmentation continuelle des volumes produits par exploitation et par actif, sous perfusion d’aides qui stimulent encore la concentration, ne pensez-vous pas qu'il est grand temps pour vous, responsable de la profession agricole, de vous poser, de prendre en considération les attentes de la société et d'examiner quelques questions fondamentales...
. Croyez vous que la transmission d’exploitations à si faible rationalité économique (rapport capital- produit 7/2 comme vous l’avez dit) puisse être accessible aux jeunes ? Notamment à ceux non issus du milieu agricole, principal réservoir des installations de demain.
. Le principe des économies d’échelle est-il une vérité universelle et sans limites, en particulier en production laitière ? Cf "produire économe et autonome", publication Civam 2009)
. Les bilans énergétiques de processus de production longs et gorgés d’intrants divers ne vous posent-ils pas problème ? Les aides aux énergies renouvelables n’ont pas vocation à compenser le gaspillage nous semble t il
. Alors que nous vivons une période sans précédent dans la chute des revenus agricoles- les chiffres sont connus de tous-, ne pensez vous pas que la fuite en avant dans les volumes/actif, qui devait précisément consolider ce revenu, à placé en arrière-plan la recherche d’équilibre dans la répartition de la valeur ajoutée alimentaire – du sol à l’assiette ? Quand le budget alimentaire des ménages est de 15 % du revenu moyen, que les produits agricoles représentent 3% de ceux-ci , et que la rémunération du travail agricole atteint très difficilement 20 % de ces 3%, ne trouvez vous pas matière à vous interroger sur la cohérence économique de notre système agro-alimentaire ?
Pour avoir participé à diverses instances de confrontation, nous savons que ces questions sont difficilement abordées et très peu débattues. En revanche, vous vous préoccupez très vite du maintien des acquis, des aides et financements palliatifs destinés à voler de crise en crise.
Le débat dont l’agriculture a besoin, est celui de d’efficacité globale des processus de production. La valeur ajoutée dégagée par ces processus doit prendre le pas sur le volume/actif et sur le chiffre d’affaire dans l’appréciation de la cohérence économique. Sortons les agriculteurs de ce mauvais ratio capital/travail. Travaillons plutôt à maitriser la surconsommation d’intrants divers vers laquelle nous avons fait peu à peu glisser l’agriculture. Parlons de l'efficacité des intrants.
En conclusion M. le Pdt., ce que nous avons tenté brièvement de vous expliquer, des milliers d’agriculteurs le mettent déjà en œuvre, chez eux. Particulièrement dans votre région.
Ils ont à cœur de promouvoir le développement d’une agriculture productive qui entende les questions de la société. Aussi bien celles de l’environnement, du tissu rural, de l’emploi, de l’équité dans le revenu. Pour eux, un progrès de société se jauge à l’amélioration des capacités pour chacun à s’insérer dignement dans la communauté pour couvrir l’ensemble de ces besoins.
En tant qu'agriculteurs, la couverture des besoins alimentaires de par des produits de qualité nous concerne particulièrement. Mais sans se tromper sur les réponses. Ayons bien à l’esprit que près de 90% de la faim dans le monde est liée à l’insolvabilité des individus et non au manque de nourriture.
Depuis de nombreuses années, les CIVAM démontrent et font redécouvrir à de nombreux agriculteurs combien nous pouvons trouver intérêts, économique et humain à respecter la terre. A retrouver les fondamentaux de l’agronomie, de la biodiversité pour dynamiser une photosynthèse productive, base de la production agricole alimentaire.
Nombre de nos représentants ont participé à « ces réunions de consultation large », organisées par les ministères ou dans le cadre du Grenelle de l’environnement etc., que vous semblez déplorer, voire dénoncer au prétexte que l’avis différent des représentants associatifs ou environnementalistes devient pour vous «mépris». N'est ce pas ce que vous avez déclaré à la tribune du dernier congrès de la FNSEA ? Votre discours a d'ailleurs conduit à une prise de position d’associations et ONG qui réfléchissent ensemble à la réfondation de la PAC (voir communiqué).
Remarquez au passage : ce ne sont pas vos propos les plus provoquants à notre encontre qui nous préoccupent le plus (bien qu’ils trahissent un certain état d’esprit). Ce qui nous inquiète en premier lieu, c'est votre incapacité à "entrer dans le monde d'après", pour paraphraser le slogan du Grenelle.
Dans ce moment de mutation d’une société "déboussolée", un grand chantier de reconstruction agricole et rurale nous attend. La réforme de la PAC apportera des réponses, mais pas toutes les réponses. La confrontation de la diversité devra aussi nationalement et très localement nourrir cette mutation.